Le Paradoxe de Fermi

Traduction officielle de « The Fermi Paradox » du blog Wait But Why de Tim Urban.

PDF : On a fait de cet article un chouette PDF pour les impressions et les consultations hors-ligne. Pour l’acheter, c’est par ici (version en anglais) (Obtenir un aperçu.)

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Tout le monde ressent quelque chose en étant sous un ciel super étoilé, pendant une nuit super étoilée, lorsqu’on lève les yeux pour voir ça :

D’aucuns s’en tiennent aux fondamentaux, frappés par la foudroyante beauté ou sidérés par l’incroyable échelle de l’univers. Personnellement, je tombe dans la bonne vieille « crise existentielle suite à laquelle je me conduis bizarrement durant la demi-heure qui suit ». Mais tout le monde ressent quelque chose.

Le physicien Enrico Fermi a lui aussi ressenti quelque chose — « Où sont tous les autres ? »

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Un ciel vraiment étoilé semble immense — mais nous ne faisons que contempler notre voisinage le plus proche. Lors des plus belles nuits, nous pouvons distinguer jusqu’à 2 500 étoiles (à peu près 1/100 000 000ème des étoiles de notre galaxie), et presque toutes sont à moins de 1 000 années-lumière de nous (soit 1% du diamètre de la Voie Lactée). Donc en fait, ce qu’on contemple vraiment, c’est plutôt ça :

Image de la galaxie : Nick Risinger

Une question turlupine l’humanité quand elle se retrouve face aux étoiles et aux galaxies : « Existe-il une autre forme de vie intelligente, quelque part ? » Ajoutons quelques chiffres au tableau :

Pour le nombre d’étoiles qu’il y a dans notre galaxie (100 – 400 milliards), il y a environ un nombre égal de galaxies dans l’univers observable : donc pour chaque étoile dans l’immense Voie Lactée, il y a une galaxie entière derrière. En tout, on arrive à une échelle souvent citée entre 1022 et 1024 étoiles au total, ce qui veut dire que pour chaque grain de sable sur chaque plage sur Terre, il y a 10 000 étoiles là-haut.

L’ensemble de la communauté scientifique n’est pas tout à fait d’accord pour savoir quel pourcentage de ces étoiles sont “comme notre Soleil” (similaires en taille, en température et en luminosité) : les avis vont de 5% à 20%. L’estimation la plus basse (5%), et le parti du nombre minimum d’étoiles au total (1022), nous donne 500 quintillions, ou 500 milliards de milliards d’étoiles comme notre Soleil.

Il y a aussi un débat sur le pourcentage de ces soleils qui compteraient dans leur orbite une planète comparable à la Terre (c’est-à-dire avec des conditions de température similaires, qui pourrait contenir de l’eau liquide, et potentiellement héberger de la vie). Certains estiment ce chiffre jusqu’à 50%, mais encore une fois, prenons le chiffre le plus pessimiste, 22%, qui vient de sortir dans une étude PNAS récente. Cela suggère qu’il y a une planète semblable à la Terre, potentiellement habitable, en orbite autour d’au moins 1% du total des étoiles de l’univers, soit un total de 100 milliards de milliards de planètes semblables à la Terre.

Donc il y a 100 « planètes similaires à la Terre » pour chaque grain de sable du monde. Pensez à ça la prochaine fois que vous êtes à la plage.

Si on veut aller plus loin, nous n’avons d’autre choix que la spéculation complète. Imaginons qu’après des milliards d’années d’existence, 1% de ces « Terres » développe de la vie (si c’est vrai, alors chaque grain de sable est une planète hébergeant de la vie). Et imaginons que sur 1% de ces planètes, la vie ait atteint un niveau d’intelligence comparable à celui de la Terre. Cela veut dire qu’il y aurait 10 quadrilliards, ou 10 millions de milliards de civilisations intelligentes dans l’univers observable.

Revenons à notre galaxie. Si on y applique les mêmes calculs, toujours avec les estimations les plus basses quant au nombre d’étoiles dans la Voie Lactée (100 milliards), on estime alors qu’il y a 1 milliard de « Terres » et 100 000 civilisations intelligentes dans notre galaxie.1

La SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence) est une organisation dédiée à l’écoute des signaux éventuellement émis par une autre vie intelligente. S’il est vrai qu’il y a au moins 100 000 civilisations intelligentes dans notre galaxie, et que même une fraction d’entre elles émet des signaux radio, des rayons laser, ou n’importe quel autre mode connu de forme de communication, est-ce que les antennes paraboliques de la SETI ne devraient pas détecter toutes sortes de signaux ?

Ben non. Pas un seul. Jamais.

Où sont-ils, tous ?

Ça devient encore plus étrange. Notre soleil est relativement jeune comparé à l’âge de l’univers. Il y a des étoiles et des « Terres » nettement plus âgées que les nôtres, ce qui signifie qu’il devrait y avoir des civilisations bien plus avancées que la nôtre. Prenons un exemple, et comparons notre planète vieille de 4,54 milliards d’années à une hypothétique planète X de 8 milliards d’années.

Si la planète X a une histoire similaire à l’histoire de la Terre, imaginons ce que sa civilisation serait aujourd’hui (on utilise la ligne de vie orange comme référence pour montrer à quel point la ligne de vie verte est gigantesque) :

La technologie et la connaissance d’une civilisation qui n’aurait que 1 000 ans d’avance sur la nôtre serait aussi choquante pour nous que notre monde le serait pour quelqu’un du Moyen Âge. Une civilisation en avance d’un million d’années nous serait aussi incompréhensible que la culture humaine doit l’être pour des chimpanzés. Et la planète X a 3,4 milliards d’années d’avance…

Il existe quelque chose appelé l’échelle de Kardashev qui nous aide à classer les civilisations intelligentes en trois grandes catégories selon le niveau d’énergie qu’elles exploitent :

Une Civilisation de Type I a la capacité d’utiliser toute l’énergie de sa planète. Nous ne sommes pas encore une civilisation de type I, mais on y est presque (Carl Sagan a créé une formule qui nous place à 0,7). 

Une Civilisation de Type II peut exploiter toute l’énergie de son étoile. Nos petits cerveaux, à peine de Type 1, peuvent difficilement concevoir comment ce serait possible, mais on a fait de notre mieux, en imaginant des trucs comme une Sphère de Dyson :

Une Civilisation de Type III explose complètement les deux autres, et accède à une énergie comparable à celle d’une galaxie comme la Voie Lactée tout entière

Si un tel niveau d’avancement semble difficile à croire, rappelez-vous que la planète X a 3,4 milliards d’années d’avance sur nous. Si une civilisation sur la planète X était similaire à la nôtre et capable de survivre jusqu’au type III, il serait logique de supposer qu’ils aient maîtrisé le voyage interstellaire, ayant même potentiellement colonisé toute la galaxie. 

Une hypothèse sur comment coloniser toute une galaxie : créer une machinerie qui peut voyager sur d’autres planètes, passe 500 ans à s’auto-répliquer en utilisant les ressources locales de la nouvelle planète, envoyant deux répliques d’elle-même faire la même chose. Même en voyageant à une vitesse très inférieure à celle de la lumière, ce processus coloniserait toute la galaxie en 3,75 millions d’années, autant dire un battement de cil sur une échelle de milliards d’années. 

Continuons nos spéculations. Si 1% de la vie intelligente survit assez longtemps pour devenir une Civilisation de Type III pouvant potentiellement coloniser la galaxie, les calculs ci-dessus suggèrent qu’il devrait y avoir au moins 1 000 Civilisations de Type III rien que dans notre galaxie, et étant donnée la puissance d’une telle civilisation, leur présence serait très certainement détectable. Et pourtant, on ne voit rien, on n’entend rien, et personne ne vient nous rendre visite.

Donc, où sont-ils, tous ?

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Bienvenue dans le Paradoxe de Fermi. 

Nous n’avons pas de réponse au Paradoxe de Fermi – le mieux que nous ayons, ce sont des « explications possibles ». Si vous demandez à dix scientifiques leur avis sur le problème, vous aurez certainement dix réponses différentes. Vous voyez, là, quand les humains du passé débattaient pour savoir si le soleil tournait autour de la Terre, ou si les éclairs venaient de Zeus, comme ils ont l’air primitifs et complètement aux fraises ? C’est à peu près là qu’on en est avec ce problème. 

En cherchant un peu à propos des principales réponses possibles au paradoxe de Fermi, on s’aperçoit qu’on peut les classer en deux grandes catégories – les explications qui considèrent que si nous n’avons pas de signe de Civilisation de Type II ou III, c’est parce qu’il n’y en a pas, et celles qui supposent qu’il y en a, mais que nous ne les voyons ou ne les entendons pas pour d’autres raisons.

Thèse du Groupe 1 : Il n'y a pas de signe de civilisation plus évoluée (Type II et III) parce qu'il n'existe pas de civilisation plus évoluée.

Ceux qui souscrivent au groupe 1 pointent quelque chose, qu’on appelle le problème de non-exclusivité, qui nie toute théorie disant quelque chose du type : « il y a des civilisations plus évoluées, mais aucune n’a tenté une forme de contact avec nous parce qu’elles sont toutes _____.» Les gens du groupe 1 regardent les chiffres, qui disent qu’il devrait y avoir tellement de milliers (ou de millions) de civilisations plus évoluées, qu’au moins l’une d’entre elles devrait avoir fait exception à la règle. Même si la règle concerne 99,99% des civilisations plus évoluées, les 0,1% suffiraient, et nous connaîtrions leur existence. 

Et donc, dit le Groupe 1, ça veut dire qu’il n’y a pas de civilisation plus évoluée du tout. Et puisque les chiffres suggèrent qu’il doit y en avoir des milliers rien que dans notre galaxie, il doit y avoir un autre truc

Cet autre truc s’appelle le Grand Filtre

La théorie du Grand Filtre dit que quelque part sur le chemin entre la vie rudimentaire et l’intelligence de type III, il y a un mur sur lequel s’écrase toute vie ou presque. Il y a une étape ou un évènement sur le long chemin de l’évolution qu’il est extrêmement difficile, voire impossible, de franchir. Cette étape, c’est le Grand Filtre.

Si cette théorie est vraie, la question primordiale devient : « Où, dans la chronologie, se situe le Grand Filtre ? »

Il se trouve que quand on s’intéresse au sort de l’humanité, cette question est très importante. Selon l’endroit où se trouve le Grand Filtre, on se retrouve avec trois possibilités, toutes horribles : ou bien on est rares, ou bien on est les premiers, ou bien on est baisé.

1. On est rares (le Grand Filtre est derrière nous)

Un espoir possible est que le Grand Filtre soit derrière nous. Nous avons réussi à le dépasser, ce qui voudrait dire qu’il est extrêmement rare pour la vie d’atteindre notre niveau d’intelligence. Le diagramme ci-dessous montre les deux seules formes de vie à l’avoir passé, et nous sommes l’une des deux.

Ce scénario expliquerait pourquoi il n’y a pas de Civilisation de Type III… Mais cela voudrait aussi dire que nous pourrions en devenir une ; être l’une des rares exceptions, puisqu’on a réussi à aller jusque là. Cela voudrait dire que nous avons de l’espoir. En surface, ça ressemble un peu aux gens d’il y a 500 ans qui suggéraient que la Terre était le centre de l’univers — cet argument implique que nous sommes spéciaux. Toutefois, une chose que les scientifiques appellent « biais de sélection » suggère que quiconque réfléchit sur sa propre rareté appartient de toutes façons a une « success story » de la vie intelligente – et qu’il soit vraiment rare ou très commun, les réflexions et les conclusions seront identiques. Cela nous force à admettre qu’être spéciaux est au moins une possibilité. 

Et si nous sommes spéciaux, alors quand exactement sommes-nous devenus spéciaux ? C’est-à-dire, quel cap avons-nous franchi que les autres espèces ne dépassent pas ?

Une possibilité : le Grand Filtre pourrait se trouver au tout début – il pourrait être incroyablement improbable pour la vie de tout simplement apparaître. C’est une possibilité envisagée parce qu’il a fallu un milliard d’années à la Terre pour enfin héberger de la vie, et que nous essayons depuis des années de reproduire le phénomène en laboratoire, sans succès. Si c’est vraiment ça le Grand Filtre, ça pourrait vouloir dire qu’il n’y a non seulement pas de vie intelligente ailleurs : il n’y a peut être pas de vie du tout. 

Une autre possibilité : le Grand Filtre pourrait être le saut de la simple cellule procaryote à la cellule eucaryote complexe. Quand les procaryotes virent le jour, il leur fallut deux milliards d’années avant de faire le saut évolutionniste qui les rendit complexes et leur donna un noyau. Si c’est ça, le Grand Filtre, ça veut dire que la vie dans l’univers est constituée de simples cellules procaryotes, et qu’il n’y a rien d’autre que ça. 

Il y a des quantités d’autres possibilités – certains pensent même que le saut évolutionniste le plus récent, celui qui a donné à l’humanité son intelligence, est le Grand Filtre. Si le saut entre la vie semi-intelligente (les grands singes) et la vie intelligente (les humains) ne paraît pas miraculeux à première vue, Steven Pinker rejette l’idée de « l’ascension » dans l’évolution : « Comme l’évolution ne vise pas un but mais qu’elle se produit tout simplement, elle utilise l’adaptation la plus utile pour une niche écologique donnée, et le fait que, sur Terre, cela n’ait conduit qu’une seule fois à l’intelligence technologique jusqu’à présent peut suggérer que ce résultat de la sélection naturelle est rare et donc en aucun cas un certain développement de l’évolution d’un arbre de vie. »

La plupart des sauts ne sont pas qualifiés pour être des candidats au titre de Grand Filtre. N’importe quel Grand Filtre doit être un truc d’une rareté de l’ordre d’une chance sur un milliard, dans lequel une ou plusieurs variables extrêmement improbables sont impliquées pour donner un résultat d’une rareté complètement dingue, une exception – pour cette raison, quelque chose comme le saut de l’organisme unicellulaire à l’organisme multicellulaire ne compte pas, parce qu’il s’est déjà produit 46 fois (2007 Grosberg & Strathmann.AREES extraterrestrial), lors d’incidents isolés, rien que sur cette planète. Pour la même raison, si nous trouvions un fossile de cellule eucaryote sur Mars, cela disqualifierait le saut « de cellule simple vers des cellules complexes » en tant que Grand Filtre possible (et donc aussi tout ce qui viendrait avant dans la chaîne de l’évolution) – parce que si ça s’est déjà produit à la fois sur la Terre et sur Mars, ce n’est définitivement pas assez rare. 

Si nous sommes rares à ce point, cela pourrait être dû à un événement biologique fluctuant, mais cela pourrait aussi être attribué à ce qu’on appelle l’Hypothèse de la Terre rare, qui dit que, certes, il y a probablement des milliards de planètes comparables à la Terre, mais que la Terre offre des conditions particulières – que ce soit sa position dans le système solaire, sa relation avec sa lune (une lune aussi grosse est très inhabituelle pour une planète si petite et influe énormément sur le climat et les océans), ou bien quelque chose dans la planète elle-même – qui sont exceptionnellement propices à la vie.

2. On est les premiers

Pour les Penseurs du Groupe 1, si le Grand Filtre n’est pas derrière nous, le seul espoir que nous ayons est que les conditions de l’univers viennent seulement très récemment, pour la première fois depuis le Big Bang, d’atteindre un point à partir duquel la vie intelligente pourrait se développer. Dans ce cas, notre espèce et d’autres pourraient être en train de devenir des super-intelligences, et on n’y est tout simplement pas encore. On serait juste dans le bon timing pour être une des premières civilisations super-intelligentes. 


Un exemple de phénomène qui pourrait étayer cette théorie, est la prévalence de radiations de rayons gamma, des détonations d’une force incommensurable qu’on a pu observer dans d’autres galaxies. De la même façon qu’il a fallu à la Terre quelques centaines de millions d’années pour que les astéroïdes, les volcans ou les plaques tectoniques se calment un peu et permettent à la vie d’émerger, il se pourrait que la jeunesse de l’univers n’ait été qu’une suite de cataclysmes comme les explosions gamma, qui incinèrent absolument tout de temps en temps, et empêchent donc la vie de dépasser un certain stade. Donc, peut-être sommes-nous au milieu d’une phase de transition astrobiologique, et que c’est la première fois que la vie a pu se développer si longtemps sans interruption.

3. On est baisés (le Grand Filtre est devant nous)

Si nous ne sommes ni rares ni les premiers, alors les Penseurs du Groupe 1 concluent que le Grand Filtre doit se trouver dans notre futur. Cela impliquerait que la vie évolue régulièrement jusqu’au point où nous sommes, mais que quelque chose se produit et empêche la vie d’aller plus loin et d’atteindre une intelligence supérieure dans quasiment tous les cas, et il n’y a aucune raison que nous fassions exception.

Un futur Grand Filtre possible est un cataclysme naturel récurrent, comme les explosions gamma, à ceci près qu’elles ne sont malheureusement pas encore finies, et que c’est juste une question de temps avant que la prochaine ne balaie toute vie de la surface  de la Terre. Un autre candidat est le scénario inéluctable qui fait que presque toute vie intelligente se détruit elle-même une fois qu’elle a atteint un certain niveau de technologie. 

C’est pourquoi le philosophe Nick Bostrom, de l’université d’Oxford, dit (extraterrestrial) : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ». La découverte de vie, même de vie simple, sur Mars serait une très mauvaise nouvelle, parce qu’elle éliminerait beaucoup de Grands Filtres derrière nous. Et si jamais nous trouvions de la vie complexe fossilisée sur Mars, Bostrom dit que « ce serait de loin la pire nouvelle jamais imprimée dans un journal, » parce que ça signifierait que le Grand Filtre est presque à coup sûr devant nous – et donc que notre espèce est foutue. Bostrom pense qu’à propos du paradoxe de Fermi, « le silence de ces espaces infinis est d’or. »

Thèse du Groupe 2 : Il y a des Civilisations intelligentes de Type II et III, et il y a des raisons logiques au fait que nous ne les percevons pas.

Les partisans des explications du groupe 2 se débarrassent d’un revers de main de la notion que nous sommes rares, spéciaux ou en avance et adoptent au contraire le principe de médiocrité, dont le point de départ est qu’il n’y a absolument rien de spécial à propos de notre galaxie, de notre système solaire, de notre planète, ou de notre niveau d’intelligence, jusqu’à preuve du contraire. Ils sont aussi beaucoup moins prompts à conclure que le manque de preuves d’existence d’une autre intelligence signifie la non-existence d’une telle intelligence – mettant l’accent sur le fait que notre recherche de signaux n’atteint que 100 années-lumières (0,1% du diamètre de la galaxie) et ils proposent plusieurs explications. En voici 10 :

Possibilité 1) La vie super-intelligente pourrait très bien avoir déjà visité la Terre, mais avant que nous n’y soyions. En remettant les choses en perspective, la vie humaine consciente n’existe que depuis 50 000 ans, à peine un battement de cil. Si un contact s’était produit avant cela, ça aurait peut-être fait flipper deux trois canards qui seraient allés se planquer sous l’eau et c’est tout. Et même, l’histoire « enregistrée » n’a que 5 500 ans – il se peut que quelques chasseurs-cueilleurs aient expérimenté des trucs aliens de dingue, mais n’aient disposé d’aucun moyen de le transmettre aux générations suivantes. 

Possibilité 2) La galaxie a été colonisée, mais nous nous trouvons dans une partie rurale très isolée. Les Amériques ont été colonisées par les Européens très longtemps avant que les petites tribus Inuit du grand Nord canadien ne s’en aperçoivent. Il pourrait y avoir une sorte de plan d’urbanisation de la part des espèces super-intelligentes, dans lequel tous les systèmes voisins d’une certaine zone sont colonisés et en communication, tandis qu’il serait totalement contre-productif et inutile pour tout le monde d’explorer le moindre petit recoin de la galaxie. 

Possibilité 3) Le concept de colonisation physique est incroyablement obsolète pour une civilisation avancée. Vous vous rappelez l’image de la civilisation de type II avec l’énorme sphère de Dyson autour de l’étoile ? Avec une telle quantité d’énergie, ils ont très bien pu créer un environnement parfait qui pourvoit à tous leurs besoins. Ils ont peut-être des trucs de dingue qui leur permettent de n’avoir quasiment aucun besoin de ressources, et donc pas le moindre désir de quitter leur joyeuse utopie pour explorer un univers froid, vide et non-développé. 

Une civilisation encore plus avancée voit peut-être le monde physique tout entier comme un endroit horriblement primitif, ayant conquis depuis très longtemps leur propre biologie et fait évoluer leur cerveau à un stade de réalité virtuelle paradisiaque et éternel. Vivre dans le monde de la biologie et de la mortalité, des désirs et des besoins leur paraît peut-être comparable à ce que nous ressentons en imaginant la vie primitive dans les océans noirs et glacés. Pour votre information, imaginer qu’une forme de vie ait triomphé de la mortalité me rend incroyablement jaloux et me contrarie.

Possibilité 4) Il y a dans l’univers des espèces prédatrices très flippantes, et la plupart de la vie intelligente n’est pas assez conne pour envoyer des signaux de partout et hurler son emplacement à tout le monde. C’est une idée très déplaisante, mais elle expliquerait que les satellites de la SETI ne captent jamais rien. Cela signifierait aussi qu’on serait des bleus super naïfs qui agissent de façon incroyablement stupide et risquée en envoyant des signaux vers l’extérieur. Il y a actuellement un débat dans la communauté scientifique pour savoir si oui ou non nous devrions faire du METI (Messaging to ExtraTerrestrial Intelligence, le contraire de SETI), et la plupart disent que non, on ne devrait pas. Stephen Hawking prévient : « Si des aliens visitent la Terre, le résultat serait comparable au débarquement de Christophe Colomb en Amérique, ce qui n’a pas été spécialement favorable aux populations indigènes. »

Même Carl Sagan (qui croit pourtant qu’une civilisation suffisamment avancée pour le voyage interstellaire serait altruiste et pas hostile) qualifie le METI de « profondément stupide et immature, » et recommande que  «  les petits nouveaux dans un cosmos étrange et incertain devraient écouter sagement et silencieusement pendant longtemps, apprenant patiemment et comparant leurs notes, avant de se mettre à hurler dans une jungle inconnue qu’ils ne comprennent pas. » Flippant.1

Possibilité 5) Il n’y a qu’une seule sorte de vie super-intelligente – une civilisation « super-prédatrice » (comparable aux humains sur la Terre) – qui est beaucoup plus évoluée que toutes les autres et le reste en éliminant toute civilisation intelligente qui atteint un certain niveau de technologie. Ça, ça craindrait. Ça pourrait marcher de la façon suivante : c’est une perte de ressources d’éliminer toute vie intelligente, parce que la plupart meurt toute seule de toutes façons. Mais au-delà d’un certain point, ces super-êtres agissent parce que pour eux, une intelligence émergente est comme un virus qui s’étend. Ce qui revient à dire que quiconque dans l’univers a atteint la super-intelligence le premier est le grand gagnant, et que maintenant plus personne n’a la moindre chance. Cela expliquerait le manque d’activité parce que le nombre de civilisations super-intelligentes n’est que de un. 

Possibilité 6) Il y a énormément d’activité et de bruit dehors, mais notre technologie est trop primitive et nous ne regardons pas au bon endroit. Ce serait comme d’entrer aujourd’hui dans un immeuble de bureaux avec un talkie-walkie, de n’entendre personne (évidemment puisque tout le monde se sert de portables et pas de talkies-walkies), et d’en conclure que tout l’immeuble est vide. Ou peut-être, comme Carl Sagan l’a fait remarquer, que nos esprits fonctionnent à une allure exponentiellement plus rapide ou plus lente qu’une autre forme d’intelligence, et que si ça se trouve, il leur faut 12 ans pour dire juste « Bonjour », et que quand on capte ça, on a juste l’impression d’un bruit blanc. 

Possibilité 7) nous recevons des contacts d’autres intelligences, mais le gouvernement nous les cache. Plus je lis à propos de ça, plus ça me paraît crétin, mais c’est si répandu comme idée que je ne pouvais pas ne pas le mentionner. 

Possibilité 8) Des civilisations plus évoluées sont au courant de notre existence et nous observent (« l’Hypothèse du Zoo »). Il se pourrait que des civilisations super-intelligentes existent dans une galaxie très régulée, et que notre Terre fasse partie d’une zone protégée, comme un parc naturel, avec une règle très stricte à la : « on regarde, mais on ne touche à rien. » Nous ne remarquerions rien, parce que si une espèce est assez évoluée pour nous observer comme ça, elle l’est aussi pour se camoufler efficacement. C’est peut-être un truc comme la « Directive Première » dans Star Trek, qui interdit à toute espèce intelligente un contact ouvert avec une espèce plus primitive, tant que celle-ci n’a pas atteint un certain niveau d’intelligence. 

Possibilité 9) Les super-civilisations sont tout autour de nous, mais nous sommes trop primitifs pour les percevoir. Michio Kaku le résume ainsi : 

« Imaginons une fourmilière au milieu de la forêt. Et juste à côté de la fourmilière, on construit une super-autoroute à 10 voies. La question est : « Est-ce que les fourmis auraient un moyen de comprendre ce qu’est une super-autoroute à 10 voies ? Pourraient-elles comprendre la technologie et les intentions des êtres qui construisent l’autoroute à côté d’elles ? » »

Donc ce n’est pas que nous ne saurions pas déchiffrer les signaux de la Planète X avec notre pauvre technologie, c’est que nous sommes même incapables de comprendre ce que les êtres de la Planète X sont ou ce qu’ils essaient de faire. Ils sont tellement au-delà de nous que, quand bien même voudraient-ils nous éclairer, la tâche serait aussi difficile que d’expliquer Internet à des fourmis. 

Ceci pourrait aussi répondre à la question « ben si il y a des civilisations de type III, pourquoi ne nous contactent-elles pas ? »  Pour répondre à cela, posons-nous la question : quand Pizzaro était en chemin vers le Pérou, s’est-il arrêté devant une fourmilière pour tenter d’établir une communication ? Était-il magnanime au point de vouloir aider les fourmis locales ? Est-il devenu hostile au point de retarder sa mission pour prendre le temps d’écraser la fourmilière ? Ou bien n’en avait-il rien à battre de la fourmilière ? Cela pourrait bien être notre situation. 

Possibilité 10) On se goure complètement à propos de la réalité. Il y a énormément de façons différentes de se tromper complètement à propos de tout. L’univers peut très bien nous apparaître d’une certaine façon et être en réalité quelque chose d’entièrement différent, comme un hologramme. Ou peut-être que nous sommes les aliens et que nous avons été implantés ici, comme des espèces de fertilisants. Il y a aussi la possibilité que nous ne soyions  qu’une partie d’une simulation informatique d’un chercheur d’un autre monde, et que d’autres formes de vie n’aient tout simplement pas été programmées dans la simulation. 

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Tandis que nous continuons notre possiblement futile recherche d’intelligence extraterrestre, je ne sais plus très bien ce que je préférerais. Franchement, apprendre que nous sommes officiellement tout seuls dans l’univers ou officiellement rejoints par d’autres est tout aussi effrayant, ce qui est un thème récurrent avec tous les exemples ci-dessus – quelle que soit la vérité, elle est complètement hallucinante

Au delà du côté choquant de son élément de science-fiction, le Paradoxe de Fermi me laisse aussi avec un profond sentiment d’humilité. Bien au-delà de l’habituel « Oh ouais, je suis microscopique et mon existence dure trois secondes » que la réflexion sur l’univers apporte toujours. Le Paradoxe de Fermi apporte une humilité plus aiguisée, plus personnelle, qui ne peut venir qu’après avoir passé des heures de recherche à écouter les scientifiques les plus renommés de votre espèce présenter les théories les plus dingues, changer d’avis encore et encore, et se contredire les uns les autres presque point par point, ce qui nous rappelle que les générations futures parleront de nous de la même façon que nous parlons de nos anciens qui étaient certains que les étoiles étaient accrochées à la surface interne du dôme du ciel, et qu’ils penseront : « Wouah, ils n’avaient vraiment aucune idée de ce qui se passe. »

Toutes ces discussions sur les Civilisations de Type II et III en fichent un sacré coup à notre fierté en tant qu’espèce. Ici sur Terre, nous sommes les rois de notre petit château, les fiers dirigeants d’un immense groupe de crétins avec qui on se partage la planète. Et dans cette bulle sans compétition ni juge, il est très rare que nous soyons confrontés à l’idée d’être une espèce dramatiquement inférieure à une autre. Mais après avoir passé tout ce temps ces dernières semaines en compagnie des Civilisations de Type II et III, notre puissance et notre fierté me paraissent un peu David Brent-esques. 

Ceci étant dit, étant donné ma vision habituelle de l’humanité comme une espèce seule et orpheline sur un tout petit caillou au milieu d’un univers désolé, le fait que nous ne soyions probablement pas aussi malins que nous le pensions, et la possibilité que nous nous trompions complètement sur pas mal de trucs semble merveilleuse. Cela ouvre la possibilité que peut-être, je dis bien peut-être, toute cette histoire est plus conséquente que nous ne le pensions.


  1. En toute logique, je pense que nous devrions ignorer tous les avertissements et faire fonctionner les signaux sortants. Si nous attirons l'attention d'êtres super-avancés, oui, ils pourraient décider d'anéantir toute notre existence, mais ce n'est pas si différent de notre sort actuel (chacun mourra dans un siècle). Et peut-être qu'à la place, ils nous inviteraient à télécharger notre cerveau dans leur éternelle utopie virtuelle, ce qui résoudrait le problème de la mort et me permettrait aussi probablement de réaliser mon rêve d'enfant de rebondir de nuages en nuages. Cela me semble être un bon pari.


  1. L'équation de Drake fournit une méthode formelle pour ce processus de réduction que nous faisons.

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